Notre scolarité est
souvent bien fade, à l'image des professeurs qui
sont en général plus "fonctionnaires"
qu'émulateurs passionés et passionants.
J'ai heureusement pourtant eu droit à quelques
exceptions, je vais vous faire un portrait succinct du
prof qui m'a le plus marqué : Raymond Cognié.
Ce type était génial ! Passionné
de maths, de physique et de langue française,
puisqu'il était en outre champion national de
mots croisés (concepteur et résolveur),
il ne manquait jamais de glisser une grille dans le bulletin
mensuel "Les cahiers de Condorcet".
Je l'ai eu deux ans,
en seconde et en première. Moi qui étais
plus que nul en maths, il me les a fait adorer. Et j'ai
eu le premier prix deux ans de suite avec lui. Peut-être
parce qu'il ne suivait pas le programme et déjantait
sur des trucs de maths sup et maths spé. Pourtant,
je ne faisais jamais les "exos" dont il était
friand et que les fayots rendaient en liasses, et je
préparais les cours suivants plutôt que
de prendre des notes, mais je l'écoutais et il
me captivait. Les compositions se passaient le jeudi,
jour alors de repos, et consistaient en une suite de
problèmes qu'il écrivait au tableau. Lorsque
qu'un éléve - moi en l'occurence - avait
tout résolu, il effaçait et rajoutait d'autres
problèmes jusqu'à ce qu'on arrive au bout
des quatre heures qu'il nous retenait... au premier trimestre.
Car au second, c'était huit heures et au troisième
douze heures, trois jeudis consécutifs. Tout-à-fait
illégal, mais astucieux et très marginal,
car nous avions droit à tous les manuels et pouvions
parler entre nous. Un précurseur !
Il nous parlait parfois
de sa conne d'épouse et de son imbécile
de fils, parfois il nous décrivait des expériences
de physique très pointue, tout en arpentant la
classe en crachant et en pétant. La longueur de
la cendre de sa gauloise au bout du fume-cigarette était
sujet d'émerveillement de notre part. Sa blouse
grise était éternelle et il aimait y plonger
les mains dans ses poches en la remontant, ressemblant
ainsi à un corbeau déplumé.
Je n'y ai pas eu droit, habitant en banlieue, j'étais
trop loin, mais plusieurs condisciples m'ont raconté
: il débarquait un soir à sept heures au
domicile des meilleurs de ses classes, la mère
voulait refermer la porte, croyant avoir affaire à
un clochard, mais il insistait "Je suis le professeur
de maths de votre fils, et je viens faire des maths avec
lui !" La mère, un peu atterrée le
laissait tout de même rentrer et il s'enfermait
avec l'éléve et faisait des maths jusqu'à
ce que la mère passe la tête par la porte
de la chambre "Heu, il est déjà huit
heures et demie et nous passons à table, voulez-vous
dîner avec nous ?" Il répondait du
tac au tac "C'est pas de refus, la soupe contre
les maths !" monopolisait la conversation tout le
repas avec cocasserie et repartait non sans avoir refait
quelques exos avec le malheureux élève
jusqu'à onze heures.
Je ne sais pourquoi,
il a fini sa carrière à Condorcet comme
surgé. C'était gâcher la marchandise
mathématique que de le condamner à répertorier
les colles et les bulletins de retard.

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