Il entra dans le bureau
un peu gauchement, pourtant avec un sorte de grandeur
interne, comme s'il était gêné de
devoir se soumettre à cet entretien d'embauche.
Moi, je trônais dans ce local libre qu'on m'avait
prêté pour mener à bien mon casting.
Pas peu fier d'avoir nouvellement accédé
à cette responsabilité valorisante à
l'American Express Card Division en banlieue parisienne,
je pouvais enfin décider moi-même qui composerait
le service dont je venais d'être nommé chefaillon.
Bien déterminé à changer l'ambiance
un peu morbide des fonctionnaires-nés, je n'étais
pas satisfait des candidats jusqu'alors entrevus.
J'avais vingt-huit ans. Le nouveau venu en avait vingt-quatre.
Il était habillé d'une
étrange manière un peu vieillotte qui ne
cadrait pas avec sa prestance. Un pantalon de velours
à grosses côtes pas tout jeune, un chandail
dans les tons gris sur une chemise sans style, sans âge,
sans éclat.
Il s'assit en face de moi, tenant serrée contre
lui la vieille serviette en cuir qui devait lui parvenir
de son grand-père. Il avait des traits nobles,
presque moyen-âgeux, une coupe au bol qui faisait
penser à un saint de vitrail ou à un duc
de province, de beaux yeux clairs un peu en amandes dans
des orbites profondes, un nez et un menton volontaires,
et il s'exprimait dans un français châtié
avec une pointe de condescendance amusée.
Il avait bourlingué, avait même vendu des
hélicoptères monoplaces en Australie, accusait
une culture bien supérieure à la mienne,
et quand je testai ses connaissances linguistiques anglo-saxonnes
indispensables au sein de notre entreprise américaine,
j'eus honte de mon accent et de mon phrasé, les
siens étant parfaits.
Il allait détonner dans le bureau, mais il m'intéressait
et me plaisait. Je lui dis intantanément qu'il
était engagé.
C'est vrai qu'il était différent
de tous les autres employés. Parmi eux d'ailleurs,
les commentaires sur cette embauche étaient assez
en sa défaveur. Sans doute parce qu'il se montra
aussitôt intelligemment efficace, mais très
cynique. Les anciens du service qui étaient rentrés
avant moi étaient pour la plupart un ramassis
hétéroclite de coquelets et poulardes toujours
prêts à se chamailler. Depuis que j'avais
accédé au rôle de timonier du bureau,
les nouveaux que j'avais moi-même recrutés
étaient beaucoup plus en harmonie et nous formions
un petit groupe de trois ou quatre qu'Eric vint rejoindre
rapidement.
Il y avait François parmi ceux-là et tous
les trois, nous nous entendions très bien, nous
déjeûnions ensemble à la pause de
midi et nous nous fréquentâmes de plus en
plus assidûment dans notre vie extra-professionnelle.
Seuls François et Eric étaient à
la hauteur de leurs responsabilités et n'hésitaient
pas à les outrepasser intelligemment lorsque c'était
nécessaire. Les autres acquittaient leur minimum
requis pour toucher un maigre salaire.
Sauf avec mes amis, j'étais peu enclin à
déléguer, préférant résoudre
moi-même les cas épineux et cela devint
vite intenable nerveusement. C'est pourquoi je m'arrangeai
pour me faire licencier en mettant tout mon service en
grève, leur procurant ainsi un meilleur salaire
et de meilleures conditions de travail et en touchant
moi-même un petit pactole.
J'avais voulu voir jusqu'à quel point j'endurerais
mon ascension spectaculaire, et c'était tout vu,
je n'étais pas fait pour les relations hiérarchiques,
ni pour obéir, ni pour diriger.
Nous continuâmes à
nous voir régulièrement tous trois toute
cette année que je passai sans emploi à
Paris. Eric militait humoristiquement dans l'entreprise
pour qu'on pose une stèle sur le gazon à
l'entrée proclamant "Interdit aux chiens
et aux PETIT-JEAN-BORET". Il m'invita avec ma compagne
du moment dans la magnifique maison morvandiaute de sa
tante et je me souviens même d'y avoir eu une petite
crise passagère de jalousie à son égard,
ma compagne le magnifiant ouvertement.
Puis je partis pour Formentera.
François et lui quittèrent peu après
l'American Express et nous ne nous revîmes plus
alors. Eric s'exila en Bretagne avec son amie Anouk où
il trouva une énorme maison dotée de quinze
fenêtres en gardiennage, unique habitation sur
"l'île de la Jument" peuplée seulement
de lapins, en plein milieu du golfe du Morbihan. Il effectua
un stage de limousinerie pour bénéficier
des allocations puis décida de s'établir
"écrivain public". Il possédait
une aussi belle éloquence dans ses écrits
que dans son parler et il mit son talent à disposition
des moins habiles.
Il tenait une permanence à terre dans un café
du port et habitait sur son île. Le golfe du Morbihan
est le siège de violents courants marins qu'il
affrontait quotidiennement sur son frêle esquif.
Chacun dans notre île, nous continuâmes à
échanger une correspondance régulière.
Nous voyions chacun François lors de nos rares
retours à la capitale, mais nos passages à
nous ne correspondaient jamais. Anouk l'avait quitté
à regret, mais trouvait la vie trop monotone sur
cette île quasi déserte.
Après trois ans sans nous
rencontrer, il m'informa dans une de ses longues lettres
qu'il monterait à Paris en novembre, ayant réussi
à obtenir un rendez-vous auprès d'un médecin
qui acceptait de le vasectomiser. Pas plus lui que moi
ne nous sentions enclins à la paternité.
Comme je devais monter à la même époque,
je lui fis part de mon envie de subir la même intervention
si son toubib était d'accord, le mois de novembre
étant alors traditionnellement celui de mon passage
parisien. Le rendez-vous fut pris. J'étais content,
j'allais faire d'une pierre deux coups, me débarasser
de cette lourde responsabilité et revoir enfin
mon ami.
A la date prévue pour notre
rencontre, il ne se manifesta pas. Après deux
jours sans nouvelles, j'appelai sa mère chez qui
il devait séjourner. Elle était inquiète
car il lui avait téléphoné la veille
de son départ afin de confirmer son arrivée.
Avec François, nous nous perdions en conjectures,
et l'inquiétude nous gagna. François se
souvenait avoir entendu Eric déclarer que si la
succession de la maison de sa tante ne se déroulait
pas plus équitablement, il n'hésiterait
pas à "disparaître" pour geler
les négociations difficiles avec ses cousines.
Nous nous raccrochâmes à cet espoir, mais
pourquoi ne m'en aurait-il rien dit, je pense qu'il m'aurait
fait confiance à ce sujet.
Les jours passaient et nous nous appelions quotidiennement,
la mère d'Eric, François et moi. La première
supposition était évidemment qu'il ait
eu un problème de navigation dans les courants
en venant à terre, mais la gendarmerie alertée
retrouva sa barque à quai, sa voiture n'était
plus là. Aucune trace de lui sur l'île de
la Jument, la maison avait été fermée
et il était bien parti. Il avait donc bien pris
la route mais aucun hopital, aucun commissariat, aucune
gendarmerie ne trouvait sa trace.
Une nouvelle semaine passa sans explication et nous étions
de plus en plus inquiets.
Puis la mère d'Eric reçut
un appel d'une gendarmerie de Vendée lui signalant
que son fils et sa compagne avaient été
arrêtés à la suite de l'attaque d'une
petite agence rurale du Crédit Agricole. Nous
fûmes tous stupéfaits d'entendre si invraisemblable
explication ! Cela ne lui ressemblait aucunement ! Nous
refusions unanimement cette éventualité,
c'était incompréhensible.
Il ne fallut pas plus d'une journée pour que la
vérité éclate. La reconstitution
des faits éclaira toute la tragique dérision
de l'histoire.
Lors de sa dernière permanence
au café du port, il avait rencontré un
couple sympathique avec lequel il parla tout l'après-midi.
Les informant de son voyage du lendemain, il les invita
à passer la nuit sur son île et à
les ramener à terre au matin avant de prendre
la route.
Ils passèrent ensemble une agréable soirée
et au matin, fermèrent la maison et se dirigèrent
vers la barque.
Juste avant de prendre la mer, l'invité sortit
un pistolet et tua Eric d'une balle dans le dos, tout
net, sans lui laisser le temps de comprendre ce qui lui
arrivait. Ils lui prirent ses papiers et l'enterrèrent
sur place, regagnèrent la terre ferme, prirent
sa voiture et partirent en cavale.
Petits délinquants, grillés par leur identité,
ils venaient de gagner du galon dans le morbide juste
pour voler des papiers, même pas d'argent. Même
leur casse fut loupé.
Fin stupide d'un homme
de première qualité, d'une personnalité
exceptionnellement riche, altruiste et originale et fin
de nos rires communs.
Notre amitié persiste évidemment. Eric,
je pense souvent à toi.
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