Oui, bien sûr, pour l'an prochain ! Car
pour cette année, c'est râpé ! Mais
pas raté, attention !
Le premier ingrédient à choisir est déjà
le temps, puis le mode et la personne.
Si l'infinitif est noble, professionnel, impersonnel,
il est trop indigeste pour passer une bonne soirée
de Noël avec.
L'impératif est un peu autoritaire, et surtout
distant, s'il est employé à la deuxième
personne du pluriel.
L'indicatif, présent, passé ou futur aurait
un côté un peu narratif et ferait perdre
de l'organisation au menu.
Le conditionnel laisserait un arrière-goût
d'hypothèse dans l'arrière-gorge, ce qui
n'est pas vraiment nécessaire, on le verra par
la suite et le subjonctif serait pompeux.
Ne reste plus que l'impératif à la deuxième
personne du singulier, plus proche, plus sincère,
plus intime, susurré d'une voix amicale et fraternelle,
finalement plus tellement impératif, heureusement
!
Alors jette-toi à l'eau à
la bouche, écoute ma complainte et surtout ne
suis pas mon exemple !
Avant tout, choisis-toi un 24 décembre
sympathique, ensoleillé et flatteur.
Va faire tes courses sans rien oublier, et pour être
bien sûr et pour donner le change, couche une liste
sur un billet pas encore dépensé.
Assure-toi d'être en possesion de tous les ingrédients
pour ne pas risquer de dévier de ta destinée.
Il te faut :
- Une belle tranche de rôti de porc
- Un kilo de choumettes de qualité (des choux
de Bruxelles pour les gens loin de la Belgique)
- Des grosses patates. Pas de rate, sinon la recette
est ratée.
- De l'ail, des échalottes, des tomates, du persil
et des fines herbes, un oeuf
- De la crème fraîche, du fromage au poivre,
des mandarines
- Tout un assortiment de fromages plus nobles que celui
précité au poivre
- Des fruits, des desserts de circonstance, ce n'est
pas le soir de Noël tous les jours...
Cette recette est prévue
pour trois ou quatre personnes, pas plus, mais... au
cas où...
Car il n'y aura que toi, c'est ça qui compte pour
la recette ! C'est facile de compter jusqu'à un.
Il n'est cependant pas toujours évident d'y arriver,
il te faudra dire à tout le monde que ta soirée
est déjà organisée, mais seulement
s'ils te le demandent...
Tu as donné ce jour de Noël
à ta famille, à tes enfants, à tes
amours, à tes passions, à tes amis, tous
les décembres de ta courte vie, alors l'an prochain,
tu es bien d'accord avec toi-m'aime, Noël seulement
dans la solitude solitaire, c'est juré. Tu en
rêves depuis des années, et cela n'a jamais
été possible.
Prépare ton souper dans l'après-midi, non
que la cuisson soit longue, mais c'est toujours bien
meilleur réchauffé.
Il te faut trois feux. Une cocotte en fonte sur le petit
feu, une poële sur le moyen, une grande casserole
pleine d'eau sur le grand.
Cette année, tu vas déguster,
vraisemblablement alone, des choumettes à la mandarine
! Mazette !
Avant quoi que ce soit, débouche
une bonne bouteille, elle sera utile moins pour la recette
que le moral !
Commence par préparer les choumettes ! Mets-les
à cuire dans la grande casserole.
Pendant ce temps, dans la cocotte, dans une giclée
d'huile d'olive, fais revenir une bonne demi-tête
d'ail, deux échalottes, deux tomates, le tout
haché (ou tronçonné, voire abattu)
très fin. Lorsque tout commence à brunir,
ajoute le jus de deux mandarines, attention à
ne pas prendre de clémentines, l'acidité
serait trop clémente.
Laisse cuire à feu doux en remuant de temps en
temps tandis que dans la poële, tu mets la tranche
de rôti de porc coupée en dés allongés,
sans rien d'autre, car sa graisse lui suffit.
N'oublie pas de remuer dans la cocotte et de surveiller
les choumettes dans la grande casse.
Lorsque les dés sont jetés,
enfin façon de parler, puisque grâce à
la bonne bouteille de muscat "petits grains",
c'est toi qui assume ce rôle, donc plutôt
lorsqu'il sont rissolés, verse-les dans la cocotte.
Il est temps d'égoutter les choumettes et de les
déposer aussi dans la cocotte.
Emiette par dessus un demi-fromage au poivre, un demi-pot
de crème fraîche, des herbes du jardin,
du sel, du paprika et du poivre, une bonne couche de
persil grossièrement coupé, et étales-y
un jaune d'oeuf saupoudré d'un peu de courry pour
la culeur avant de refermer et de laisser encore un petit
quart d'heure.
La phase de préparation est terminée !
Profites-en pour aménager
déjà le plateau à fromages, il sera
très agréable plus tard de voir tous ces
morceaux bariolés harmonieusement présentés
sous la cloche. Ils offriront, après les choumettes,
des émotions soutenues au palais lorsque le vin
s'y prélassera aussi.
La phase d'attente commencera alors,
ponctuée par la "bonne bouteille précédemment
évoquée".
Elle ne durera pas, car le précieux liquide s'évaporera
inexorablement. Le seul remède à l'état
que commence à livrer la "bonne bouteille
précédemment évoquée"
est de solidifier le plaisir tout en le liquéfiant.
Et comme il serait surprenant que des invités
surgissassent à l'improviste, il est raisonnablement
permis de succomber à la tentation et de se mettre
à table, sans compagnie.
Choisis-toi une nouvelle boutanche
plus circonstanciée,
Commence par presque te brûler
les lèvres et la langue avec ce délicieux
mélange.
Finalement, grâce aux grosses patates, la recette
n'est pas ratée. C'est même excellent.
Pense à tous ceux, toutes celles qui pourraient
partager ton repas, pense à la chaleur de l'amitié
perdue, éxilée ce soir-là, en reprenant
des choumettes.
Mais ne répètes-tu pas à qui veut
l'entendre que c'est un jour comme les autres ?
N'oublie pas de ponctuer chaque bouchée avec des
tranches épaisses d'un bon pain à l'ancienne
ou aux olives, et de survirguler avec de petites surgorgées
issues de la surboutanche sûrement surpercée,
vu la survitesse à laquelle elle se survide !
Tu as déjà enfourné
plus de la moitié de la cocottée, et tu
ne te sens pas à même d'arrêter tellement
la mandarine révèle la choumette.
Et le vin révèle la mandarine, et le pain
révèle le vin, et la choumette révèle
le pain qui relève du divin.
Tu te diras un instant, sans vraiment y croire, qu'au
moins tu en auras encore pour demain, et que ce sera
encore meilleur.
Mais tous ces parfums se mêlent, s'éclipsent
et se réveillent au fil des bouchées et
c'est machinalement, sans même en avoir conscience
que soudain...
La cocotte est vide ! Ton assiette aussi ! D'ailleurs,
tu n'y es plus vraiment, dans ton assiette !
Le drame peut alors commencer.
Le poids sur l'estomac, le repu, le remords, la honte,
un soir de Noël !
Même plus faim pour ce maginifique plateau de fromages,
du jamais-vu !
Bon, quand même une petite banane, ah pas de petite
aujourd'hui ?
Que des grandes, bon alors une grande, pour conclure,
pour dulcifier et faire passer la pilule. Ouf !
Fais-toi un café pour être
à même de fixer la tasse hypnotiquement
en faisant ton arithmétique vespérale et
nativitale :
Tu as avalé en une demi-heure un kilo de choumettes,
deux échalottes, une demi-tête d'ail, une
belle tranche de rôti, deux grosse patates, deux
tomates, une bonne touffe de persil, un jaune d'oeuf,
un demi fromage au poivre, un demi pot de crème,
un demi-pain aux olives, une banane en buvant une demi-bouteille
de muscat et une demi-boutanche de meursault.
C'est pas tous les jours le pernod, elle !
Te sens-tu un peu en cloque ? Tu as bien droit à
un petit Fernet-Branca !
Alors, conclusion, pense à
ta recette de Noël pour l'an prochain !
Et puis, pour quand même partager
avec les amis absents en termes de choumettes mais présents
par le souvenir et l'imagination, et puis si proches
par les liens électroniques du futur encore naissant,
mets-toi au clavier et raconte-leur ton histoire afin
qu'ils la reçoivent avant minuit, tu te sentiras
racheté, plus léger !
Enfin, un petit peu !
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